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KOLKHOZE EN ROUSSILLON


CQFD

LE COIN A CONSERVÉ une authentique rusticité. Le macadam,quand il y en a,est moucheté de crottes de ruminants.Ça ne plaît pas aux bourgeois,mais Maya s’en fout. Elle se souvient quand, enfant, un des derniers vieux du village lui a dit : « Tu es la suite, tu es la mémoire du village. » À quoi ça tient, un destin. En 2007, alors que se préparent les élections municipales, des villageois sont venus la chercher pour qu’elle se présente. Résultat : sur 110 votants, 86 ont misé sur sa liste sans étiquette. « Je voulais une vraie liste prolo. Du coup on s’est retrouvés avec un maçon, un menuisier, trois chômeurs et on a même respecté la parité alors que ce n’était pas obligatoire ! » Un score de république bananière, mais sans magouilles, même si l’ennemi politique n’a pas lésiné sur la calomnie. Rapporté par la dame, ça donne : « Vous allez laisser la mairie à une droguée, à des gens qui font des partouzes dans l’église. » Des partouzes dans l’église ? « Ça, c’est plutôt un truc de bourgeois », rigole madame le maire. Son truc à Maya, c’est de mettre en place des commissions. Elles sont au nombre de quatre : travaux publics, finances, agro-environnement et affaires sociales. Chacune réunit entre douze et vingt personnes, ce qui fait qu’au moins un membre de chaque famille y participe. Les enfants et les ados ont droit à la parole, au même titre que les adultes car c’est important la jeunesse, surtout dans un bled où un quart de la population a moins de vingt-cinq ans. Du coup, les projets naissent dans les commissions et non dans des bureaux capitonnés. C’est sûrement à cause de ce genre de détail que Tordères est surnommé le « kolkhoze » par ses contempteurs. Et la bougresse d’enfoncer le clou : « Je ne prends jamais de décision seule,même si j’en ai le droit.Quand on reçoit des gens, on est toujours trois et comme je ne me place pas au milieu, certaines personnes qui ne me connaissent pas croient s’adresser au maire, alors que c’est à un adjoint ! Du coup ils sont déboussolés quand ils réalisent leur bévue. » Voilà donc le pari relevé par Maya : casser le rapport au pouvoir. Y compris jusqu’au sein de la communauté d’agglo, classée plutôt à gauche, où elle ne se présente « pas comme l’opposition, mais comme un contre-pouvoir ». C’est qu’en ces temps de rendement acharné,une commune se gère comme une entreprise. Or non seulement les petites entités rapportent peu, mais en plus coûtent du pognon à leurs grandes voisines qui,réforme des collectivités territoriales oblige, sont toutes prêtes à les becqueter. « Cette réforme va mettre en place des super-maires à la tête de communautés de communes et, du coup, les petites mairies n’auront plus aucune compétence en matière de finance ou d’urbanisme. » « Il faut construire, Madame le maire, il faut construire ! » Voilà le leitmotiv que lui susurre régulièrement la « préfectance » pour que Tordères regonfle un peu son capital financier. Car, avec une capacité d’autofinancement de vingt mille euros, le village est cantonné à boxer dans la catégorie poids plume. Sauf que les gens du coin sont un peu allergiques au tout béton, et que les priorités sont ailleurs. Dans un certain idéal de vie, dans un milieu associatif foisonnant, dans le maintien de l’école, dans la future mise en régie de l’eau… Et si on demande à la dame pourquoi elle n’a pas gerbé la photo de Nicolas 1er qui trône dans la mairie, elle vous répond : « C’est pour ne pas oublier ce à quoi je ne veux pas ressembler ! »

Article publié dans CQFD n°77, avril 2010.

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