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Ecotopie: un pari que vous ne pouvez pas refuser


 
Une hypothèse d’Archimède moderne
 
par Richard Greeman[1]
 
Ecosocialisme ou écocide capitaliste ?  Comment parvenir d’ici-là ?  – Je soulève le monde ! – Le levier de la solidarité planétaire – L’Internet comme plateforme planétaire – Démocratie, Internet, Emergence – Le point d’appui de la conscience planétaire –  Notre ère d’absolus – La première négation – L’Ecotopie, ou la négation de la négation –  Connectivité, chaos, quantum, complexité et émergence –  Manifestival Ecotopien –Conclusion : la danse de la vie
 
                             Ecosocialisme ou écocide capitaliste ?
 
S’il reste une chance sur cent qu’ à la fin du 21e siècle la société humaine survive aux crises écologiques et économiques actuelles, c’est qu’elle aura remplacé en temps utile le capitalisme moribond et mortifère par un système planétaire écologique, égalitaire et coopératif. Contre la quasi-certitude d’une catastrophe planétaire sous un système économique profitablement suicidaire et écocidaire, il faut donc parier sur le rêve peu probable d’un monde futur écosocialiste sain et harmonieux. Mais si ‘un autre monde’ est vraiment‘possible,’ on devrait pouvoir au moins l’imaginer et se représenter les chemins qui pourront y mener de manière scientifiquement et historiquement vraisemblable. Miser sur cette Ecotopie ‘réaliste’ (sans intervention divine ou extra-terrestre) est un pari que vous ne pouvez pas refuser. De toute façon, s’il n’est pas prouvé que ‘sans théorie révolutionnaire’ il n’y a pas de révolution possible, on peut affirmer que sans une vision positive d’avenir possible, aucun mouvement de masse porteur d’avenir ne peut émerger. Rêvons donc.
 
Notre recherche des chemins possibles vers l’Ecotopie, loin d’être ‘utopique’ dans le sens négatif du mot, est une démarche qui reprend le matérialisme historique par sa base même. Rappelons que c’est le projet d’un socialisme futur, d’abord imaginé par les Babeuf, Fourrier, St-Simon, Owen et Proud’on comme suite logique à l’exploitation capitaliste, qui a permis plus tard à Marx de placer le capitalisme dans l’évolution historique des régimes économiques en tant que système passager, historiquement limité comme avant lui le féodalisme. Pour Marx, méthodologiquement parlant, il fallait donc regarder le capitalisme ‘en arrière,’ du point de vue d’un socialisme futur, pour comprendre son dynamique. Le même regard en arrière inspira les masses de l’époque. Looking Backward (‘Regardant en arrière’)fut le titre du célèbre best-seller anti-capitaliste de l’Américain Edward Bellemy en 1888 qui éveilla toute une génération de socialistes  anglophones tout comme le News From Nowhere (‘Nouvelles de nul part’ 1890) du marxiste anglais Wm. Morris.
 
Mais ‘un autre monde,’ est-ce vraiment ‘possible ?’ Rien n’est moins sûr de nos jours.
 
Comment parvenir d’ici-là ?  
 
Voilà un siècle que Rosa Luxembourg a compris que le socialisme ou la barbarie étaient les seules issues possibles de l’impérialisme, stade ultime du capitalisme. Or, la révolution mondiale anticipée en 1919 a été refoulé par de nouvelles forces capitalistes (Etats-Unis, Japon) et le capitalisme impérialiste, decadant depuis la Première guerre mondiale, a survécu sous des forme étatisées : capitalisme de guerre en 1914 ; puis capitalismes bureaucratiques d’état (fascistes et staliniens) et social-démocratie Keynesienne; enfin à partir de 1980 emprise directe des grands groupes sur les gouvernements et l’imposition par en haut du ‘néolibéralisme étatique’ des marchés financiers. Ainsi, le capitalisme a pu continuer son expansion globale à travers crises et guerres mondiales, au point où la Chine, de colonie soumise des intérêts japonais, états-uniens et européens en 1914, est devenu le principal moteur de la production capitaliste mondiale, créancière et concourante de la superpuissance américaine.
 
Depuis 2008, la double crise économique et écologique du capitalisme néo-libéral globalisé accuse les limites objectives.  Son incessante expansion globale basée sur la soif du profit entraîne inévitablement l’inégalité grandissante, la course folle à la ‘croissance’ (surproduction) et le pillage de la planète (retour à l’accumulation ‘primitive’). Les deux grandes tendances du capitalisme, la concentration et l’expansion, auraient atteint leur limite avec la domination des richesses de la planète par quelques milliers de milliardaires et le déchaînement de la Chine comme nouvelle grande puissance impérialiste. Si Engels avait tort de croire à la crise ‘terminale’ après chaque cratch de la Bourse de Londres, et si Luxemburg a eu tort de croire que la révolution mondiale interviendrait longtemps avant les limites théoriques prévues dans son Accumulation du capital),  on est en droit en 2010 de conclure avec Immanuel Wallerstein à l’avènement de la crise ‘terminale’ du système mondial capitaliste historique après une ‘vague longue’ de 500 ans.
 
Qu’est-ce qui pourrait succéder au système mondial capitaliste ? Wallerstein n’exclue pas la rétrogression vers des formes d’exploitation plus primitives, telles le péonage, l’esclavage, l’endettement et les néo-féodalismes qui déjà sont de retour après des siècles de ‘progrès.’ La Barbarie hautement téchnologique. En revanche, il donne 50% de chance à l’alternative,  son remplacement, suite à l’émergence de mouvements révolutionnaires planétaires, par un système global coopératif, égalitaire et pacifique qu’on pourrait dénommer ‘écosocialiste.’
 
Notre propos ici est de jeter des jalons d’une base théorique qui nous permette d’envisager une telle émergence et de discerner, sur la base d’un matérialisme historique rigoureux (mais qui n’exclue pas le rôle objectif de la spiritualité humaine), les chemins par lesquels on pourra peut-être parvenir d’ici-là — c’est-à-dire de l’écocide capitaliste à l’Ecotopie. Dans cette recherche théorique, l’histoire du mouvement ouvrier international, le marxisme critique et le Contenu du socialismede Castoriadis se conjuguent avec la théorie de la complexité, la logique quantique et la technologie de la Toile pour suggérer de nouvelles possibilités révolutionnaires : l’émergence de vastes mouvements planétaires des Milliards contre les Milliardaires – coordonnés par Internet – capables de surmonter le capitalisme et d’instaurer par en bas une démocratie participative économique et sociale globalement organisée.
 
 
Je soulève le monde !
 
 
Notre planète ressemble à un navire à la dérive dans une tempête dont nous sommes l’équipage et les passagers. Nous sommes à quelques heures d’un naufrage contre les rochers,  et nos officiers sont occupés à piller la cale et à se battre entre eux pour le butin, alors qu’on enferme les matelots et les passagers en bas pour des raisons de ‘sécurité.’  Ce navire s’appelle Nacelle spatiale Terre. Son unique espoir est que l’équipage et les passagers trouvent le moyen de s’organiser, de gagner le pont, écarter les officiers et changer le cap avant qu’il ne soit trop tard. Pour sauver cette Terre, il faudra littéralement la soulever.
Comment imaginer ce ‘mutin sur Nacelle spatiale Terre’?
 
On raconte que dans les temps anciens, l’audacieux philosophe et inventeur Archimède prétendait : Donnez-moi un levier suffisamment long, un point d’appui, une plateforme pour me tenir, et je soulève le monde ! Naturellement, nous savons que l’incroyable exploit d’Archimède n’était qu’une hypothèse – une ‘expérience de la pensée’ — qui ne peut avoir lieu que dans l’esprit. Cependant, la découverte d’Archimède n’en était pas moins puissante du fait d’être une ‘simple idée’ conçue par un philosophe. Au cours des siècles qui suivirent, les inventions basées sur son hypothèse multiplièrent colossalement les frêles forces des humains, de sorte qu’ils furent capables de naviguer tout autour du monde et finalement de le dominer – pour le meilleur ou pour le pire. Quelqu’un peut-il alors douter de la capacité d’une idée, d’une expérience de la pensée, à multiplier la puissance humaine ?
 
Une hypothèse d’Archimède moderne
 
Notre problème, si nous voulons réussir à concevoir un scénario de science-fiction plausible avec une fin heureuse, est d’inventer une formule hypothétique similaire afin de multiplier la puissance humaine de façon à ce que nos passagers et notre équipage puissent soulever le monde avant qu’il ne fasse naufrage. Nos mutins auront besoin d’une grande force pour maîtriser les officiers en train de se combattre, de piller le navire, et de le conduire tout droit au désastre. Comment concevoir de tels levier, plateforme, et point d’appui ?
 
L’histoire semble systématiquement révéler que lorsque l’humanité est prête à se poser des questions nouvelles, les moyens de les résoudre sont déjà à notre disposition – même en tant qu’éventualités pour un futur hypothétique. Or,les trois éléments objectifs et subjectifs nécessaires à notre scénario d’émergence planétaire sont en place sous la forme d’un levier social, une plateforme électronique et un point d’appui philosophique. Il s’agit du Levier de la solidarité internationale, deLa Plateforme électronique de l’Internet, et duPoint d’appui philosophique de la conscience planétaire. Configurés et conjugués ensemble, on pourra les imaginer suffisamment forts pour soulever le monde, stopper la ruée vers l’autodestruction planétaire, et libérer l’énergie humaine pour l’édification d’une société nouvelle.
 
Le levier de la solidarité internationale.C’est par la solidarité et la lutte qu’a été conquis le peu de progrès social que connaissent les citoyens de quelques pays ‘avancés.’ Mais jusqu’ici ‘l’internationalisme ouvrier’ n’a été qu’un projet (plus ou moins manipulé d’ailleurs). Aujourd’hui avec une seule économie globalisée et des moyens de transport et de communications planétaires, la solidarité internationale peut surgir d’un jour à l’autre, par exemple sous la forme de grèves et boycotts internationaux contre les sociétés multinationales. Du moment que les passagers et équipiers de la Navette spaciale Terrepeuvent se connecter et agir ensemble, aucune force ne peut nous résister. Découpés en ‘races,’ nations et religions, nous restons faibles. Solidaires, notre puissance est irrésistible.
 
Le point d'appui philosophique, c'est la conscience planétaire.  Depuis la 2e Guerre mondiale, depuis la radio, depuis Hiroshima, l’humanité entière se rend compte que nous partageons une seule planète — et qu’elle est mortelle. Au 21e siècle, de plus en plus d’humains constatent que le système capitaliste est en train de les ruiner et de détruire la planète ; d’où une conscience de plus en plus aïgue qu’il faut défendre la vie contre la mort, la nature contre la marchandise, l’humain contre l’argent. A émerger : une conscience du vaste pouvoir latent de l’Humanité.
 
La plate-forme électronique de l’Internet–  planétaire, tentaculaire, infinie dans ses connections, interactive, ouverte à tous, décentralisée, la Toile est une vaste conspiration ouverte dont le centre est partout et nulle part. Pour la premère fois de l’histoire elle donne aux femmes et aux hommes de tous les pays la possibilité de se connecter, s’informer, s’exprimer, discuter, se donner le pouvoir, et coordiner manifestations, grèves et boycotts à l’échelle globale : la seule où on puisse réellement contester le capitalisme global.
  
Le Levier de la solidarité planétaire
 
La solidarité est la plus familière de ces trois forces. Comme disait tout simplement le poète radical Shelley : ‘nous sommes nombreux, eux sont peu.’ Nous savons tous que le nombre fait la force, et nous sommes six milliards, contre quelques milliers de milliardaires. Il s’ensuit qu’unis nous sommes debout, divisés nous tombons, et pour reprendre les termes de la vieille chanson, ‘l’union nous rend forts.’ La solidarité n’est pas simplement une tactique réaliste, une nécessité pratique ; c’est aussi une éthique sociale positive et une valeur humaine fondamentale. Le vieux slogan des « Wobblies » des I.W.W. résume la leçon de tous les grands enseignements religieux des deux mille ans passés : « An injury to one is an injury to all. »
 
Si nous fondons sur l’étude de l’histoire la vraisemblance de notre scénario de mutinerie menée à bonne fin, il s’avère que le potentiel de la solidarité de masse s’est manifestée à des moments révolutionnaires dès l’Antiquité. Depuis la révolte de Spartacus et des esclaves romains, les pauvres, les méprisés, les exploités, ont montré leur capacité à s’unir et à utiliser leur force numérique afin d’obtenir des concessions de la part de leurs puissants oppresseurs – voire de les renverser. A travers les âges, des grands soulèvements paysans de l’époque féodale aux révolutions de masse des XVIIIème, XIXème et XXème siècles on voit des exemples où la supériorité numérique a pu vaincre les structures de pouvoir bien établies et armées… Au moins temporairement.
 
Ne vous y trompez pas ! En aucun lieu ni aucune époque, les nantis n’ont partagé une once de leur pouvoir et de leurs privilèges sans combat. C’est seulement en s’unissant dans des mouvements de masse, des syndicats, et des partis politiques, que les travailleurs ordinaires ont acquis des droits démocratiques tels que le suffrage universel, la liberté de rassemblement, la liberté d’association, les huit heures de travail par jour, et la législation qui garantit l’éducation universelle, les soins sanitaires, la sécurité de l’emploi et la sécurité sociale. En outre, ces réformes – aujourd’hui menacées – n’ont pu voir le jour qu’après des générations de lutte, et seulement en Europe, sur le continent américain, et dans un petit nombre de pays asiatiques et d’anciennes colonies.
 
Aujourd’hui, le capitalisme néolibéral est en train d’attaquer ces droits fondamentaux à une échelle mondiale, même dans les pays avancés et prospères. De plus, dans de grandes parties du monde, les gens du peuple n’ont pas encore obtenu la liberté personnelle, les droits civils ou une voix au gouvernement – en dépit du sacrifice de masse des générations au nom de la révolution et de l’indépendance nationale. Par conséquent, leur travail est bon marché. La mondialisation permet aux entreprises internationales d’exploiter ce travail bon marché, et le capital est passé de démocraties, où les employés peuvent encore se protéger dans une certaine mesure, à des régimes dictatoriaux où ils ne le peuvent pas. En outre, la règle autoritariste est en train de gagner du terrain même dans les démocraties traditionnellement libérales : une exportation contaminée qui crache en retour son souffle sur l’ensemble des pays capitalistes, distillant la pauvreté du tiers monde dans les premières villes du monde.
 
Pour être efficace, la solidarité doit être internationale, comme l’ont conclu les travailleurs d’Europe après la défaite de 1848 des révolutions nationales démocratiques à travers l’Europe entière. En 1864, ils ont formé la première Association Internationale des Travailleurs. Près d’un siècle et demi plus tard, sous le capitalisme d’entreprise mondialisé, il est encore bien plus évident qu’à moins que le levier de la solidarité internationale ne s’étende au-delà des frontières, il n’est plus un outil efficace contre ceux conduits par le profit, la ‘course vers le bas’. [O1] Sans ce levier, les milliardaires – qui peuvent transférer leur argent par voie électronique et déplacer à bas prix leurs usines de pays en pays – domineront toujours les milliards d’individus qui sont ancrés chez eux et dans l’impossibilité de franchir les frontières nationales à la recherche d’un travail sur le soi-disant marché du libre emploi. Ainsi, les mêmes impitoyables entreprises américaines, qui avaient déplacé leurs activités au Mexique après avoir imposé l’ALENA (NAFTA), sont maintenant en train de les relocaliser en Asie où les salaires sont encore plus misérables.
 
Pourquoi les avantages acquis dans le passé par le peuple demeurent-ils partiaux et temporaires ? En grande partie parce qu’ils sont restés isolés. En s’unissant, les esclaves de la Rome Antique furent capables de remporter des victoires militaires sous le commandement du gladiateur Spartacus. Mais ils ont été finalement renversés par des Légions Romaines toutes fraîches ramenées d’autres parties de l’Empire Romain. Dans les Temps Modernes, le même isolement semble avoir condamné chaque révolution à la même fatalité désolante. A diverses époques, le commun peuple, en France (1789, 1830, 1848, 1871, 1968), en Russie (1905, 1917), en Espagne (1936), en Chine (1911, 1949), en Hongrie (1956) et en Tchécoslovaquie (1968) s’est uni pour arracher avec succès le pouvoir aux mains des grands patrons féodaux, capitalistes ou communistes. Mais aussi longtemps que leurs révolutions étaient confinées à un seul pays, elles étaient vouées à l’échec final – tout comme Spartacus et les esclaves romains. Ces périodes révolutionnaires, telles des balises solitaires, illuminent le cours de l’histoire, mettant en lumière le potentiel libératoire d’auto-organisation latente des masses au sein du peuple opprimé – tout comme le sort apparemment inéluctable de leurs luttes lorsqu’ils restent isolés. Voici quelques exemples récents :
 
1871. Au lendemain de la défaite de l’Empereur Français Napoléon III devant le Roi Frederick de Prusse (qui devint ainsi le Kaiser de l’Empire Allemand), les travailleurs de Paris prirent le pouvoir dans la capitale française assiégée, tinrent bon contre les envahisseurs, organisèrent des élections et prirent en charge la défense, l’administration et l’éducation sur un fondement égalitaire. Mais la Commune de Paris, isolée du reste de la France, fut écrasée, après deux mois glorieux, par l’Armée Française officielle qui reçut l’aide des Prussiens.
 
1917.Le carnage inutile de la Première Guerre Mondialeprovoqua des mutineries dans de nombreuses armées, et une vague de révoltes populaires suivit l’Armistice de 1918. Mais les révolutionnaires s’emparèrent du pouvoir pendant la Guerre dans la Russie pauvre et arriérée,
pays où il n’y avait aucun fondement pour l’édification d’une société socialiste moderne. Pire encore, le peuple russe avait été coupé des travailleurs de l’Europe tout d’abord par la Guerre, puis par l’intervention des armées contre-révolutionnaires et des forces expéditionnaires financées par la France, la Grande-Bretagne, le Japon, la Pologne, les Etats-Unis et d’autres gouvernements capitalistes qui redoutaient la propagation de la révolution. Isolée, la Révolution Russe dégénéra en dictature totalitaire – jetant ainsi pour plus d’un siècle le discrédit sur le rêve de socialisme ou de communisme aux yeux de nombreux travailleurs.
 
1936. Sous la République Espagnole, une junte fasciste conduite par le Général Franco monta un coup d’état contre le gouvernement élu, mais ouvriers et petits agriculteurs prirent les armes et résistèrent pendant trois ans, malgré la trahison des libéraux et des leaders communistes. Pour écraser la démocratie révolutionnaire en Espagne, Franco dut importer des troupes de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, tandis que la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis – inquiets pour leurs investissements aux mains d’une démocratie espagnole – isolèrent la République Espagnole légitime par un embargo partiel. Ironiquement, le fait que les démocraties abandonnent le peuple espagnol rendit la conquête Hitlérienne de l’Europe inévitable.
 
1944-45. A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les leaders de l’Occident démocratique, Churchill et Roosevelt (et ultérieurement Truman), abandonnèrent l’Europe de l’Est aux bons soins de leur allié Staline, le dictateur Communiste Russe, en échange de la promesse de Staline de rappeler les mouvements de tête de la Résistance Communiste armée qui menace de s’emparer du pouvoir dans la France, l’Italie et la Grèce d’après-guerre, sous le slogan : De la Résistance à la Révolution ! En Grèce, les partisans rouges refusaient de se soumettre à un gouvernement britannique fantoche et résistaient, dans l’isolement, depuis plusieurs années. En Europe de l’Est, Staline évita les combattants de la résistance locale antinazie dominée par les Communistes, et imposa fidélité (envers sa personne) aux marionnettes communistes qui avaient passé la guerre à Moscou. Néanmoins, durant quelques années, les travailleurs d’Europe de l’Est et les intellectuels commencèrent à s’élever contre l’impitoyable et asservisseur état policier ‘communiste’ : ils s’unirent dans la grève générale (Berlin 1953), créèrent des Conseils Ouvriers (Hongrie 1956), instituèrent un socialisme à visage humain (Tchécoslovaquie 1968) et fondèrent des Syndicats de Solidarité indépendants (Pologne 1981). La Russie parvint à écraser ces révoltes héroïques seulement parce que, jusqu’en 1989, elles restèrent en grande partie isolées parmi des satellites communistes individuels et eurent lieu à des époques différentes. Et bien que les puissances occidentales aient encouragé la résistance anticommuniste via Radio Free Europe, elles tournèrent le dos à ces véritables révolutions d’ouvriers et laissèrent les tanks russes leur rouler dessus sans même lever le petit doigt.
 
Dans les années 1950et 1960, les peuples colonisés d’Asie et D’Afrique combattirent pour leur indépendance. Mais les nouvelles élites bureaucratiques et militaires – épousant les idéologies ‘nationaliste’, ‘démocratique’, ‘religieuse’, ou ‘Marxiste’, – prirent les rennes du pouvoir et, au lieu de réaliser les rêves de la Pan-African ou de l’Unité ‘Internationale Socialiste’, se chamaillèrent entre elles, exploitèrent les politiques tribales et s’enrichirent en effectuant des affaires juteuses avec les anciens colons et les entreprises multinationales qui continuent aujourd’hui à dévaster les régions et les peuples d’Afrique dans leur soif de pétrole et de métaux précieux.
 
1968. Cette année-là, une vague de rébellions populaires déferla dans un certain nombre de pays contestant simultanément les impérialismes russe aussi bien qu’occidental. Pourtant, en dépit de buts analogues et d’une solidarité mutuelle, ces révoltes restèrent isolées et furent finalement réprimées par les forces de police et l’armée des divers gouvernements. Comme je l’expose dans mon essai sur 1968 (Where are the Riots of Yesterday ?), ces mouvements se sont sûrement inspirés les uns des autres, du Vietnam à Paris, à Prague et aux Etats-Unis, et partageaient des visées communes. Cependant, les rebelles de 1968 n’étaient pas reliés mondialement et n’avaient aucun moyen de coordonner leurs mouvements en temps réel à l’échelle internationale – séparés comme ils l’étaient par le Rideau de Fer et ne disposant pas du genre d’information interactive et des systèmes de communication que les activistes utilisent tout naturellement aujourd’hui.
 
1989. A l’époque où le Mur de Berlin tomba et les dictatures d’Europe de l’Est imposées par Moscou furent renversées, l’esprit Utopique de 1968 en Occident gisait sous vingt années de contre-révolution capitaliste incarnée par le fameux slogan de Margaret Thatcher ‘Il n’y a pas d’alternative’ (TINA). Ainsi, au lieu d’être accueillis par la solidarité des étudiantsrévoltés et des travailleurs, les Russes et les Européens de l’Est fraîchement libérés furent assaillis par les spéculateurs capitalistes : l’AFL-CIO avec ses représentants syndicaux prêchant l’évangile des plans de retraite, les ‘Chigago boys’ néolibéraux prêchant la ‘thérapie de choc’ et les capitalistes de la Mafia privatisant les usines et les logements collectifs qu’ils avaient construites en travaillant dur et qui étaient encore officiellement régies par les lois communistes – sans conteste le vol du siècle ! D’un autre côté, nous ne pouvons qu’imaginer le genre de monde où nous vivrions actuellement si le Rideau de Fer était tombé en 68, quand on aurait dit que le monde entier se soulevait et revendiquait l’Utopie.
 
Aujourd’hui plus que jamais, la devise ‘Unis nous tenons debout, divisés nous tombons’ doit se comprendre à l’échelle mondiale. Un préjudice envers un seul est un préjudice envers tous, n’importe où sur la planète. Les mouvements pour la justice et l’égalité ne seront jamais victorieux s’ils restent limités à un seul pays. Cette leçon devient de plus en plus urgente alors que la mondialisation capitaliste impose dans chaque région du globe une ‘course vers le bas’ pour ce qui est des salaires et des conditions des salariés. Le levier de la solidarité doit être international avant de pouvoir ‘soulever le monde’.
 
Ainsi, si nous voulons que notre scénario de Mutinerie réussie à bord du Navette spaciale Terresoit réaliste sur le plan de l’histoire, nous devons visualiser quelque chose d’étonnant : des mouvements mondiaux dirigés contre le capital multinational –  comprenant, par exemple, des manifestations planétaires pour la paix ; les droits des femmes ; l’environnement et la justice sociale, aussi bien que des grèves générales à l’échelle mondiale soutenues par un boycott de la consommation ciblant les entreprises multinationales ; tous conduisant à une vague de soulèvements et de prises de pouvoir suffisamment importants pour être en mesure d’encercler et d’isoler les milliardaires et leurs alliés réactionnaires.
 
Y a-t-il quelque témoignage relatif au monde réel qui permette une telle visualisation ? La récente vague de mouvements populaires internationaux qui balaient l’Amérique Latine, pénètrent la population hispanique des Etats-Unis, et ont même atteint l’Asie, détiennent les prémices d’une promesse réelle. Même les syndicats traditionnels (souvent stimulés par des groupes informels de solidarité internationale ethniques et communautaires) se transforment finalement en organisations inter frontalières. Il devient de plus en plus évident que dans une économie mondialisée, les droits de l’homme, les prestations sociales et les réformes populaires doivent profiter aux travailleurs de tous les pays du globe avant d’être garantis dans un pays en particulier, et que les mouvements pour les droits de l’homme et de l’environnement doivent être planétairespour réussir. Une question subsiste, comment, concrètement parlant, les passagers et l’équipage du Navette spaciale Terre vont-ils pouvoir s’unir à un niveau international au lieu de rester isolés et d’être réprimés, comme ce fut le cas de tant de révoltes du passé ? C’est ici que nous devons en venir au fondement technologique de notre hypothèse moderne d’Archimède, au nouvel élément matériel qui rend la Mutinerie réussie du Navette spaciale Terreconcrètement possible, une chance réaliste sur cent.
 
 
L’Internet comme Plateforme Planétaire
 
Sur le plan historique, les progrès en matière de communication et de technologie des transports sont généralement allés de pair avec les progrès en auto organisation populaire. Pendant les révolutions démocratiques du XVIIIème siècle, l’impression bon marché et le bureau de poste (tous deux récemment développés), permirent aux comités révolutionnaires de correspondance de partager leurs griefs, de débattre leurs idées, d’organiser des congrès, de s’informer mutuellement des conspirations, de publier et de faire circuler les tracts et les pamphlets révolutionnaires qui rendirent possibles les révolutions de 1776 et de 1789. Au IXXème siècle, le chemin de fer, le bateau à vapeur, le télégraphe et le journal quotidien permirent la propagation rapide des révolutions démocratiques de 1848 à travers toute l’Europe. Malheureusement, au XXème siècle, la radio et la télévision, orchestrées à sens unique, de la tête aux pieds de la diffusion médiatique – devinrent l’instrument favori des dictateurs totalitaires comme Hitler et Staline, des politiciens manipulateurs comme Churchill et Roosevelt, et des annonceurs florissants dont le monopole commercial médiatique domine les ondes des soi-disant pays libres…
 
D’un autre côté, au XXIème siècle, Internet promet de redonner l’avantage au peuple. Il peut également donner un sens nouveau à la démocratie informationnelle. Pour la première fois dans l’histoire, une nouvelle technologie met à la disposition de milliards de personnes une source d’informations non censurée ainsi qu’une plateforme suffisamment vaste et accessible à tous, afin de participer, de décider et d’agir ensemble. Avec ses interconnexions infinies, le Web permet aux groupes en lutte de communiquer, d'échanger l’information, de débattre d’idées, de mettre au point des programmes communs et de coordonner les actions en temps réel à l’échelle planétaire. La technologie de l’Internet a le potentiel d’organiser de grandes assemblées universelles où une véritable démocratie internationale peut prendre forme ; des forums où il est possible d’aboutir à un consensus sur un fondement constant ; des plateformes où des actions planétaires considérables peuvent être coordonnées d’heure en heure tout autour du globe. Avec la mise en connexion d’ordinateurs toujours plus puissants, même des problèmes comme la traduction sont en train d’être résolus. Précisément ce dont les passagers et l’équipage du Navette spaciale Terrevont avoir besoin pour s’échapper des soutes et prendre la passerelle aux officiers belliqueux et voleurs.
 
Le Web est aussi une gigantesque bibliothèque publique disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, où les passagers et l’équipage peuvent trouver et diffuser (entre autres) l’information non censurée et les idées révolutionnaires dont ils ont besoin pour s’unir. La conception de l’actuel Wikipedia, source d’information en continuelle expansion, multilingue, auto correctrice, représente bien cette émergence d’Internet. Pour la première fois dans l’histoire, le grenier de la pensée internationaliste révolutionnaire et le témoignage des expériences relatives aux centaines d’années de lutte sont accessibles à tous. Ainsi, le Web peut tisser une toile d’idées et de communication planétaire, reliées au Levier de la solidarité grâce au Point d’Appui de la conscience planétaire.
 
 
                                                                                                                      
Démocratie, Internet, Emergence
 
Avant d’aller plus loin, je tiens à préciser très clairement que je necrois pasque la technologie peut se substituer à la solidarité humaine active et à l’organisation collective sur le terrain. Les chats révolutionnaires ne remplaceront jamais le travail de visu et l’organisation de proximité ; les sites Web radicaux ne peuvent se substituer aux mouvements populaires, aux syndicats, aux partis, aux journaux, à la radio diffusion alternative, aux rencontres internationales et autres formes d’interactions humaines. Pas plus que je n’affirme que le Web est immunisé contre la censure de l’état policier ou de l’espionnage des régimes totalitaires. Afin d’arrêter et de punir les dissidents, les autorités, comme en Chine par exemple, sont fréquemment  en mesure de censurer des sujets tels que la démocratie (avec la complicité de l’inoffensif Google) ; sous l’administration Bush, les courriels et les messages personnels (avec l’aide de Yahoo) étaient infiltrés.
 
D’un autre côté, les pirates informatiques en Chine et dans le monde entier trouvent souvent des moyens d’échapper aux censeurs de l’état policier et de leurs complices américains. En effet, le piratage informatique et les mouvements ‘freeware’ incarnent l’esprit utopique et doivent être considérés comme les alliés des mouvements sociaux sur toute la terre. Freeware défie les bases de la créativité humaine et a institué le monopole de la ‘propriété intellectuelle’ développée collectivement, depuis les logiciels jusqu’aux plantes médicinales sud-américaines. Ainsi, lorsque la dictature Birmane ferma l’accès au net durant la rébellion des moines, les manifestants utilisèrent leurs téléphones cellulaires –autre forme de réseau électronique entre les mains du peuple, à la fois afin de coordonner leurs mouvements et de prendre des photos de la répression pour la presse internationale. Reconnaissant ces limites, voici ce que je suggère :
 
1.     L’internet est un nouvel outil de combat, puissant et de plus en plus accessible, dont le potentiel révolutionnaire commence à être perçu par les mouvements populaires tout autour du globe.
2.     Le réseau d’Internet, semblable à une toile dont le ‘centre’ est partout et nulle part, s’avère être un modèle plus efficace pour l’émergence de mouvements planétaires, démocratiques et de lutte ouvrière, que les traditionnels hub-and spokes, center /periphery, top down model of centralized parties and ‘internationals’[O2] .
3.     L’internet rend techniquement possible le rêve d’un mouvement mondial des travailleurs s’unissant pour renverser les patrons et établir un monde post-capitaliste stable capable de s’autogérer.
 
Ceci n’est pas simplement théorique. Malgré ses débuts en tant que programme du Département de la Défense, les mouvements de justice mondiaux se sont vite appropriés Internet, et il s’est révélé être un outil d’une valeur inestimable sur le terrain. Quelques exemples : les Zapatistes ont inauguré l’ère de l’antimondialisation avec leur rébellion anti NAFTA en 1994 et utilisé Internet pour obtenir un soutien mondial contre l’Armée d’occupation Mexicaine ; Les dockers licenciés de Liverpool et leurs défenseurs ont organisé avec succès le boycott de l’action des briseurs de grève en 1997. Les contestataires de la mondialisation des entreprises à Seattle, Gênes, Cancun qui ont en définitive paralysé le FMI et l’OMC, ont coordonné leurs mouvements via Internet comme l’ont fait les mouvements sociaux planétaires qui se sont connectés aux Forums Sociaux Mondiaux ; Les manifestants qui ont libéré le Président Chavez des instigateurs du coup d’état en 2002 ; Les millions de manifestants qui, dans 57 pays différents, ont protesté contre l’invasion de l’Irak en avril 2003 ; Les ouvriers et les étudiants de la grève générale de Corée en 1997 ; Les rebelles en Chine qui ont apparemment conduit 83 000 grèves et soulèvements contre la surcharge de travail et la pollution en 2006 ; sans parler des nombreux blogs et des nouveaux sites alternatifs de par le monde qui se profilent derrière la vitrine ‘officielle’ des gouvernements et des media d’entreprises des milliardaires.
 
Le web a également favorisé et peut-être influencé de nouveaux types d’organisation, plutôt basés sur le modèle du réseau que sur le modèle (…) traditionnel. En Amérique Latine, le symbolisme du web, puissant bien que fragile, avait déjà été proposé par les militantes féministes comme alternative à la prédominance masculine, à tous les degrés du pouvoir. Au cours des dernières décennies, de nouvelles formes d’organisations horizontales y sont apparues, implantées dans les quartiers urbains et les communautés rurales, dans les usines et à travers le pays, en réseau national et même international. Sur tout le continent américain, des groupes autonomes, autogérés, de paysans et de peuples autochtones sont sur le réseau depuis 1992,  date à laquelle ils ont pu entrer en contact grâce à l’Internet, afin de célébrer leurs 500 ans de survie et de résistance au colonialisme.
 
Aujourd’hui, ces mouvements se rencontrent en ligne et à des Forums Sociaux Planétaires, se connectent à des réseaux de travailleurs, d’écologistes, de militants, comparent les conditions, débattent les stratégies et organisent la solidarité mondiale avec des mouvements similaires jusqu’en Asie. Dans le contexte des politiques nationales, ces réseaux autonomes constituent le fondement du pouvoir vertical des présidents progressistes tels que Lula, Kirchner, Correa, Chavez et Morales – incitant ces gouvernements à contester le pouvoir des propriétaires fonciers locaux et des multinationales. Loin d’être ‘en arrière sur le plan historique’, ces communautés rurales se sont appropriées avec succès la technologie capitaliste de communications du XXIème siècle à son plus haut niveau et l’utilisent comme une arme pour leur émancipation. Ils se situent à l’avant-garde planétaire d’aujourd’hui : défiant le capitalisme, protégeant la terre et sauvant la nature de la voracité des entreprises.
 
Si le modèle web de réseau des réseaux continue à s’avérer efficace en tant que structure d’une organisation internationale en expansion, flexible et concrète, cela ne préfigure-t-il pas la structure d’une société planétaire autogérée à venir ? Le talon d’Achille de la démocratie a toujours été de devoir, par nécessité, déléguer l’autorité à des représentants qui, la plupart du temps, finissent par former une classe politique séparée défendant ses propres intérêts. Mais qu’en serait-il si une démocratie participative directe de type ‘assemblée de ville’ [O3] pouvait être organisée non seulement sur le plan local mais aussi sur le plan régional et mondial au moyen d’Inte

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